Présentation
Le texte qui suit servait de support écrit à un cours de 1ère année sur la SF au 20e siècle (3 séances de 2 heures) donné par Pascal J. Thomas de 2020 à 2024 au sein d’une UE appelée « Transdisciplinaire 1 », dans le parcours de Licence “Sciences et Humanités” à l’Université de Toulouse (à l’époque, Université Paul Sabatier). Destiné à un public qui a priori ne connaît pas la SF, surtout écrite, il commence par une brève tentative de définition, puis une liste de genres connexes pour faire comprendre ce qui relève de la SF et ce qui n’en relève pas (ou de façon marginale). Il a subi quelques retouches mineures pour sa mise en ligne sur le site.
1. Qu’est-ce que la SF ?
a) Frontières et contenu du genre
On ne devrait pas parler de frontières : il n’y en a pas en réalité, mais il faut bien dire de quoi on parle. La science-fiction, pour moi, comme pour Pierre Versins, peut se décrire par son contenu : littérature de conjecture rationnelle romanesque. On fait des hypothèses, on imagine des choses hors de notre monde connu, voyages interstellaires, vie extra-terrestre, sociétés futures, machines conscientes ; mais on les imagine connaissables, explicables, obéissant aux règles établies par notre science — même s’il s’agit d’un artifice, d’une prestidigitation destinée à tromper le lecteur.
H. G. Wells imagine un homme invisible, c’est un fantasme vieux comme le monde, mais il n’y met nulle magie : il suffit de changer l’indice de réfraction des tissus… de nos jours on essaierait d’imaginer un appareil déviant les ondes lumineuses. Les auteurs sont plus ou moins soigneux dans leurs justifications, il y a des impossibilités assez radicales. Le voyage dans le temps, par exemple, est traditionnellement accepté par la science-fiction, alors qu’il conduit à des violations de notre logique habituelle.
b) Les genres voisins (qui parfois se mélangent avec la SF !)



Tout d’abord le merveilleux (ou fantasy) : il se passe, comme l’essentiel de la SF, dans un monde entièrement imaginé, dont chaque détail est nouveau pour le lecteur et doit être potentiellement expliqué ; mais il ne requiert pas une explication d’aspect scientifique, voire rationnel, ni de lien historique avec notre monde. Comme dans les contes de fées, dont il est l’héritier direct, l’enjeu y est plus moral et émotionnel qu’intellectuel. Comme dans la SF, il peut mettre en scène des fantasmes de toute-puissance d’un protagoniste auquel le lecteur s’identifie. Les paradigmes sont Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, Conan le Barbare de Robert Howard, Le Sorcier de Terremer d’Ursula Le Guin…
Ensuite le fantastique (qui coïncide souvent avec ce que les anglophones appellent horror) : ici nous sommes dans le monde familier, qui connaît l’irruption d’un phénomène inexplicable (en apparence). Il peut souvent y avoir une dimension mystique : l’irruption peut se faire satanique (alors que la SF, normalement, se passe de croyance religieuse pour expliquer le monde). L’émotion dominante est souvent la peur. Le récit s’accompagne souvent d’ambiguïté (Tzvetan Todorov considère même ce trait comme indispensable au genre) : a-t-on rêvé toute cette histoire ? Les histoires de vampires et de fantômes relèvent typiquement du fantastique. Quand l’inexplicable se contente d’être bizarre, on parle parfois d’insolite.


Le roman policier, dans lequel on ne rencontre pas toujours des policiers, mais presque toujours des enquêteurs, reste dans les contraintes du réalisme, même s’il présente a priori des situations extraordinaires — c’est alors le travail de l’auteur de ramener ces événements dans le domaine du rationnel par une explication bien trouvée (cf. les récits de Harry Dickson, détective de l’impossible, par Jean Ray). Il a donc le goût de l’explication rationnelle en commun avec la SF, mais s’interdit de sortir des connaissances contemporaines. La variante « espionnage » du policier, avec son suspense et ses gadgets futuristes (James Bond…), lorgne parfois vers la SF. Mais le monde est toujours rendu en bon état à la fin de ces livres-là : le génie du mal n’arrive jamais à y déclencher l’apocalypse.


L’humour peut mettre en scène des situations aussi incroyables que celle de la SF, et comme le roman policier, fait appel à une forme de réflexion plutôt qu’aux émotions de gratification ou de peur qu’on trouve dans le merveilleux ou dans le fantastique. La différence avec la SF est que la suspension d’incrédulité du lecteur est beaucoup plus brève en humour, on ne se plonge dans le récit que pour en sortir dans un éclat de rire. Il est difficile de faire cohabiter l’émerveillement rationnel de la SF et la destruction de crédulité de l’humour, mais certaines œuvres restent à la limite des deux, comme The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy [Le Guide du voyageur galactique] (Douglas Adams) ou Signé Furax (Pierre Dac & Francis Blanche) (tous deux, de façon sans doute significative, sont au départ des feuilletons radiophoniques).
c) Pensée contre aventures
Les œuvres utopistes, qui exposent des plans pour des sociétés idéales, ou satiriques, qui grossissent les défauts des sociétés connues (comme Les Voyages de Gulliver), relèvent aussi de la conjecture rationnelle. Nous en parlerons à l’occasion, et elles représentent l’extrémité la plus politico-intellectuelle du spectre de la SF, souvent au point qu’on ne pense pas à les y inclure.
Car le gros des livres de SF sont structurés comme des aventures, des œuvres (plus ou moins) faciles à lire où on s’identifie avec les protagonistes. Elles ont souvent des points de vue, des messages à faire passer plus ou moins lourdement, mais ce n’est pas leur but principal. Toutes les gradations existent.
d) Domaines linguistiques examinés
La SF s’est constituée en genre identifié aux Etats-Unis, et c’est de là que vient le nom (science est un substantif jouant le rôle d’adjectif qui qualifie fiction). Ses modèles revendiqués étaient britanniques (Wells), américains (Poe) et français (Verne). Pour des raisons historiques autant que par facilité, on traitera donc d’œuvres en anglais et en français. Avec quelques exceptions.
2. Littérature de voyage et d’aventure
En France



Le succès de Jules Verne s’accompagne de la publication, fin 19e-début 20e, de nombreux romans d’explorations et de voyages qui peuvent prendre un tour conjectural. Il y avait des revues comme Le Journal des Voyages, Je Sais Tout et Sciences et Voyages qui publiaient ce genre de romans. Ils pouvaient inclure des machines extraordinaires (pour l’époque), des cités perdues depuis des siècles (et toujours habitées), des animaux inconnus de la science… Et beaucoup d’histoires de guerres futures, en tout cas avant 1914. Un feuilletoniste comme Paul D’Ivoi fera de nombreuses incursions dans le genre. Jean De La Hire, après avoir publié en feuilleton La Roue Fulgurante en 1908, écrira de nombreux romans dans la même veine. La Roue en question est un précurseur des soucoupes volantes et permet de faire le voyage Terre-Mercure en un temps record.
En Angleterre



En Angleterre, Arthur Conan Doyle (1859-1930), plus connu pour les aventures de Sherlock Holmes, écrira aussi plusieurs aventures du Professeur Challenger, truculent savant et explorateur, dont la plus connue est The Lost World [Le Monde Perdu] (1912 ; les dinosaures vivent toujours, dans le cratère d’un volcan éteint en Amérique du Sud) ; mais il donne aussi un roman-catastrophe, The Poison Belt [La Ceinture Empoisonnée] (1913), dans lequel l’humanité échappe de peu à l’extermination quand la Terre traverse un nuage toxique de l’espace. On notera la ressemblance avec War of the Worlds [La Guerre des Mondes] de H. G. Wells.
Rosny aîné



J. H. (Joseph-Henri) Rosny aîné (1856-1940) a déjà publié en 1910 La Force Mystérieuse, qui met en scène une autre catastrophe planétaire — avec effondrement de la société civilisée (elle s’en sortira finalement). Il est aussi connu pour sa nouvelle Les Xipéhuz (1887), qui met en scène le premier (et infructueux) contact entre un homme préhistorique et une forme de vie radicalement différente. Les Navigateurs de l’Infini (1925) conte l’agonie de la vie sur la planète Mars. Naturellement on connaît surtout Rosny aîné comme auteur de La Guerre du Feu (1909),un des premiers et plus célèbres romans préhistoriques (qu’on peut considérer comme une forme de SF). Rosny aîné avait une imagination beaucoup plus audacieuse que Verne, voire que Wells, et aura une belle carrière littéraire (il devient membre de l’académie Goncourt par exemple).
Edgar Rice Burroughs



C’est aussi en 1912 que paraît le premier roman d’Edgar Rice Burroughs (1875-1950), A Princess of Mars [La Princesse de Mars]. Burroughs est connu comme l’auteur de Tarzan — dont le premier volume paraît juste après. Si Tarzan connaît des aventures bourrées de cités perdues, John Carter, protagoniste de A Princess of Mars, fait un voyage autrement plus extraordinaire. Une dizaine de volumes suivront. À noter aussi le cycle de Pellucidar, qui se déroule à l’intérieur de la Terre ; elle est creuse, et la face interne est éclairée par un soleil situé au centre de notre planète.
Burroughs écrit pendant près de 40 ans (mort en 1950) et fonde une tradition de SF pleine de voyages et d’aventures, très colorée, et pas intellectuelle du tout, même si on peut s’intéresser aux diverses civilisations qu’il imagine (elles finissent hélas par se ressembler).
Maurice Renard



Maurice Renard (1875-1939) est un auteur qui a peu écrit par comparaison aux feuilletonnistes, mais a eu le mérite de théoriser le « merveilleux scientifique » (deux articles) et d’essayer de regrouper ses praticiens. Le prix Maurice-Renard, doté par lui et récompensant des œuvres du genre, est remis de 1922 à 1932. Le Docteur Lerne, sous-dieu (1908) est dédié à Wells et influencé par le Dr Moreau ; Le Péril Bleu (1911) est son chef-d’œuvre. Notons que deux de ses livres, Le Docteur Lerne et Les Mains d’Orlac, ont été traduits aux USA dans les années 1920.
Les successeurs français de Renard et Rosny n’auront pas leur talent, mais on continue de voir paraître en France de nombreux feuilletons et livres à thème conjectural, venant à l’occasion de représentants de la littérature établie. On peut citer André Maurois, ou Ernest Pérochon. Tout cela va se ralentir fortement avec la Seconde Guerre Mondiale et l’occupation allemande. Par exemple, un auteur intéressant comme Régis Messac meurt en déportation. René Barjavel (1911-1985), en revanche, fait ses débuts à cette époque avec Ravage et Le Voyageur imprudent…
3. SF « extra muros » (surtout) européenne ; les dystopies
En-dehors de la SF « intra-muros », feuilletonnesque, la tradition de livres sur le futur de l’humanité se poursuit, souvent sur le mode de la dystopie, l’opposé de l’utopie : la description du monde dont on ne veut pas.
H. G. Wells



H. G. Wells (1866-1946), après ses premiers succès (War of the Worlds [La Guerre des Mondes], The Time Machine [La Machine à explorer le temps]…) continue d’écrire dans tous les genres, et devient une célébrité très respectée, reçue par les grands leaders mondiaux. Parmi ses livres, The War in the Air [La Guerre des les airs] (1907), The World Set Free [La Destruction libératrice] (1913), qui anticipe l’usage militaire de l’énergie nucléaire, The Shape of Things to Come [non traduit] (1933)— qui se présente comme une Histoire du Futur qui expose les craintes de nouvelle guerre mondiale et l’espoir de la constitution d’un Etat mondial, utopique mais autoritaire.
Quelques auteurs & œuvres notables



Jack London (1876-1916), The Iron Heel [Le Talon de fer] (1908) – l’établissement d’une dictature fasciste aux USA, et les tentatives de révolte contre elle.
Karel Čapek (1890-1938), R.U.R. (1920) – Dans cette pièce de théâtre tchèque, la compagnie Rossum Universal Robots produit des travailleurs biologiques artificiels qui finissent par se révolter… c’est Čapek qui invente le mot « robot » à partir d’une racine slave pour « travail ».
Evgueni Zamiatine (1884-1937), Nous autres (1920) – Dans l’Etat Unique, où les humains n’ont plus de noms mais des numéros, un homme et une femme se rebellent… La première grande dystopie du 20e siècle.
Aldous Huxley (1894-1963), Brave New World [Le Meilleur des Mondes] (1932) – Sans doute la dystopie la plus connue après 1984. Dans un monde futur, toutes les naissances sont artificielles, chacun est fabriqué à l’avance pour le destin qui l’attend, et grâce à la drogue officielle, tout le monde est heureux. Tout le monde, ou presque…



Olaf Stapledon (1886-1950), Last and First Men [Les Derniers et les premiers] (1930) – une fresque qui dessine le futur de l’humanité jusqu’à sa fin, et Odd John [Rien qu’un surhomme] (1935) – sur un mutant surhumain…
C.S. Lewis (1898-1963), La Trilogie Spatiale : Out of the Silent Planet [Le Silence de la Terre], Perelandra [Voyage à Vénus], That Hideous Strength [Cette hideuse puissance] (1938–1945)(en fantasy, « Les Chroniques de Narnia ») – Via des comparaisons entre des civilisations sur la Terre, Mars et Vénus, Lewis met en scène la lutte entre Bien et Mal (qu’il voit à l’aune de sa foi chrétienne [anglicane]).
René Barjavel (1911-1985) Ravage (1943) – récit d’effondrement de la civilisation très anti-technologie, et Le Voyageur imprudent (1943) – un exemple précoce de paradoxe temporel.
George Orwell (1903-1950), Animal Farm [La Ferme des animaux] (1945), 1984 [1984] (1949) – Si le premier est un conte satirique sur l’histoire de l’URSS, le deuxième est une dystopie présentant un monde divisé entre trois dictatures totalitaires en guerre permanente entre elles. Oceania, où vit le protagoniste, pratique la réécriture constante du passé et mutile la langue anglaise elle-même pour empêcher les gens de penser. 1984 est un des exemples les plus célèbres d’uchronie de mise en garde (cautionary tale), qui dénonce le stalinisme qu’Orwell avait vu à l’œuvre en Catalogne pendant la guerre civile espagnole.
4. La « cristallisation » américaine de la SF « intra muros », 1926-1939
Les pulp magazines, ou pulps (ainsi nommés à cause du papier bon marché, pulpe de bois, sur lesquels ils sont imprimés) : publient toutes sortes de littérature de distraction (polar, western, épouvante, romance…). C’est le lieu de publication des feuilletons d’E. R. Burroughs par exemple. À côté des pulps de science fiction, et souvent chez les mêmes éditeurs avec une partie des mêmes auteurs, on trouve quelques titres de fantasy, dont le plus connu est Weird Tales. Un auteur majeur de fantastique qui a beaucoup côtoyé la SF est Howard Phillips Lovecraft. Autre auteur dont on se souvient, en fantasy sur le mode épique, Robert Howard, qui crée le personnage de Conan le Barbare dans les années 1930.
L’invention du nom “science fiction”



Hugo Gernsback (1884-1967), immigrant luxembourgeois, lance en 1908 Modern Electrics, publie à partir de 1911 Ralph 124C4+, crée le premier pulp de SF Amazing Stories en 1926 (il y invente et utilise le mot scientifiction ; références proclamées Poe, Wells, Verne) ; l’expression science fiction n’apparaît qu’en 1929 dans son magazine suivant, Wonder Stories (il avait été dépossédé de Amazing Stories, qui a continué sans lui).
Astounding Stories of Super Science (devenu Astounding Science Fiction) commence en 1930, et deviendra le magazine majeur du genre. C’est là qu’est publié « Old Faithful » [« Le Vieux Fidèle »] de Raymond Z. Gallun, ainsi que de nombreux textes de John W. Campbell, Jr.
Exemple d’auteur : Edward Elmer « Doc » Smith (1890-1965), producteur enthousiaste de space opera (cette expression ironique désigne des aventures qui vont toujours plus loin dans l’espace, mais dont les intrigues, batailles et rivalités féodales, ne sont pas toujours très imaginatives). E. E. Smith n’hésite pas à sortir du système solaire et à parcourir la galaxie.
La naissance du fandom et du dialogue intérieur de la SF
Dès le début, Gernsback publie une importante rubrique de courrier des lecteurs dans ses revues, en donnant les adresses de leurs auteurs, qui entrent ainsi en contact les uns avec les autres. Cela mène rapidement les passionnés, les fans, à constituer un milieu uni par des revues amateurs (c’est là qu’est inventé le mot fanzine) et des congrès, qui au bout de quelques années vont décerner des prix (les « Hugo », ainsi surnommés en hommage à Gernsback, à partir de 1953). Certains fans vont aussi devenir des auteurs ou des éditeurs professionnels. Le fandom (ensemble des fans) exercera ainsi une influence sur le genre, poussant à un développement endogène. Mais les auteurs eux-mêmes entretiennent une sorte de dialogue compétitif : conscients de l’ensemble des œuvres qui les ont précédés, ils essaient de faire mieux, dans la même tonalité générale. D’où une certaine cohésion de la scène littéraire SF, qui vit en partie en vase clos.
5. L’âge d’or américain, 1939-1950
John W. Campbell, Jr.


John W. Campbell, Jr. (1910-1971) est rédacteur en chef d’Astounding Science Fiction à partir de la fin de 1937.
Grâce aux tarifs plus élevés qu’il peut payer, Campbell impulse un saut qualitatif à ses auteurs, sur la vraisemblance et sur le style. Il révèle aussi de nombreux noms nouveaux, à partir de 1939 :
Robert A. Heinlein (1907-1988), Isaac Asimov (1920-1992), A. E. van Vogt (1912-2000), mais aussi L. Ron Hubbard (1911-1986), Theodore Sturgeon (1918-1985)… et aussi des auteurs expérimentés qui lui donnent leurs meilleurs textes comme Clifford D. Simak (1904-1988). On date parfois l’âge d’or de la SF du numéro de juillet 1939 d’Astounding, qui publia les premiers textes de van Vogt et d’Asimov ! Tandis que Heinlein et Sturgeon arrivent dans les deux numéros suivants.
Campbell, qui influence fortement ses auteurs en leur suggérant des idées — élaborées parfois sur plusieurs pages dans ses lettres ! — entretient une relation ambivalente avec la science : il est convaincu du pouvoir de celle-ci, notamment pour gagner la guerre contre Hitler, mais est prêt à croire toutes sortes de charlatans. L’un d’eux sera un auteur qu’il publie, Hubbard, qui prétendra vers 1950 avoir révolutionné la psychiatrie avec sa « dianétique », mais fondera vite une secte, l’Église de Scientologie, dont il restera le gourou.
Robert Heinlein



Robert A. Heinlein sera un des premiers à formaliser l’idée d’une « Histoire du Futur » contée par ses nouvelles. Il innove en plongeant le lecteur dans l’univers futur de ses histoires, il se montre très pédagogue dans ses romans pour la jeunesse dans les années 1950, et provocateur sur les plans politique et sexuel à partir des années 1960 (Starship Soldiers [Étoiles garde à vous!], Stranger in a Strange Land [En Terre étrangère]). Situé à droite et plutôt militariste, il défend aussi l’idée d’une liberté individuelle absolue (proche des Libertarians).
Isaac Asimov



Isaac Asimov, tout en poursuivant ses études jusqu’à sa thèse (il sera quelques années professeur d’université, en chimie) démarre dans les années 1940 deux cycles majeurs : Foundation [Fondation], où un Empire Galactique se délite sur le modèle de la chute de l’Empire Romain, mais un groupe de scientifiques, inspirés par les prédictions du génial statisticien « psychohistorien » Hari Seldon, essaie de maintenir la civilisation ; et les Robots, avec les fameuses Trois Lois de la Robotique écrites sur l’insistance de Campbell — ces robots ne veulent pas de mal aux humains, mais tombent souvent en panne, et chaque nouvelle est une énigme intellectuelle. A la fin de sa vie, dans les années 1980, il a entrepris de relier les deux cycles.
La nouvelle « Nightfall » [« Quand les ténèbres viendront »], une œuvre de ses débuts, s’est vu décerner dans les années 1960 le titre de meilleure nouvelle de SF de tous les temps par l’association des écrivains de SF américains.
Alfred E. Van Vogt



Alfred E. Van Vogt est un autodidacte sorti de la prairie canadienne qui écrit avec ses rêves et se passionne pour des philosophes bizarres — son œuvre la plus connue,The World of Null-A [Le Monde des non-A] (1945), met en scène des anarchistes non-aristotéliciens (adeptes des idées d’Alfred Korzybski) qui s’opposent avec succès à une armada extra-terrestres. Son cycle d’exploration spatiale, The Voyage of the Space Beagle [La Faune de l’Espace] (1950), préfigure le vaisseau de Star Trek et a peut-être inspiré directement l’intrigue du film Alien (1981).
Theodore Sturgeon



Theodore Sturgeon, menant une vie plus désordonnée, sera moins productif (quoiqu’il soit l’auteur de nombreuses nouvelles), mais est remarquable par ses choix de personnages et sa compassion.
6. Désillusions et ironie, 1950-1965
L’explosion des premières bombes atomiques en 1945 tempère l’enthousiasme pour le progrès scientifique. C’est dans les années 1950 que les romans post-apocalyptiques commencent à proliférer (même s’il y en avait eu des exemples avant). Cette veine est devenue surabondante ces dernières années.
Après un boom au début des années 1950, le nombre de magazines spécialisés en SF aux USA baisse fortement.
Asimov et van Vogt n’écrivent plus de nouvelles œuvres de SF pendant la majeure partie des années 1950, et Heinlein s’est lancé dans des romans pour la jeunesse.
Une SF classique



Mais d’autres auteurs continuent à produire une SF classique, attachée à l’espace et à un point de vue technologique, qui se sépare des tendances nouvelles sous le nom de hard science fiction. Parmi ses représentants on peut citer Poul Anderson (1926-2001), James Blish (1921-1975), et le britannique Arthur C. Clarke (1917-2008).



Poul Anderson a beaucoup écrit, de la fantasy aux aventures spatiales, mais sa série de nouvelles la plus connue est sans doute The Time Patrol [La Patrouille du Temps], sur le travail d’une sorte de police temporelle. James Blish était un auteur relativement intellectuel, son roman le plus connu, A Case of Conscience [Un Cas de conscience] (1958), traite du dilemme d’un Jésuite qui découvre des extra-terrestres qui n’ont connu aucun péché originel.
Arthur C. Clarke est beaucoup plus connu, longtemps considéré l’égal de Heinlein et Asimov, avec une carrière technoscientifique — il semble avoir été le premier à suggérer que les satellites géostationnaires devraient être utilisés comme relais de télécommunications. Childhood’s End [Les enfants d’Icare](1953) est un roman qui trace le futur de l’humanité, à la Stapledon. Mais il est surtout connu pour avoir co-écrit avec Stanley Kubrick le scénario de 2001, Odyssée de l’espace (1968), qui a pour point de départ sa nouvelle « The Sentinel » (1948).



On notera aussi pendant les années 40-50 la popularité du thème du mutant, humain doté en général de pouvoirs psychiques (télépathie, télékinésie). Le plus beau, et atypique, roman sur ce thème est More Than Human [Les Plus qu’Humains] (1953) de Theodore Sturgeon, mais il faut citer aussi Slan [À la poursuite des Slans] (1940, A.E. van Vogt), où les mutants sont une version fantasmée des Juifs persécutés par Hitler, et Les Mutants de Henry Kuttner.
De nouvelles revues



La nouveauté des années 1950, c’est l’arrivée de nouvelles revues, Galaxy, et The Magazine of Fantasy and Science Fiction (F&SF). Elles mettent moins l’accent sur le côté « ingénieur du futur » qui plaît tant à Campbell, et plus sur la qualité d’écriture. Les rédacteurs en chef (Horace L. Gold, Anthony Boucher, respectivement) sont moins intrusifs que Campbell. Beaucoup de textes ont un côté poétique ou satirique.
Le premier aspect est incarné par des auteurs comme Ray Bradbury (1920-2012), le deuxième par Robert Sheckley (1928-2005). Bradbury est connu comme l’auteur du recueil Martian Chronicles [Les Chroniques Martiennes] (1950), où Mars prend souvent les couleurs de la nostalgie bucolique, et aussi du roman Farenheit 451 (1953), dans lequel les livres sont interdits et les pompiers chargés de les incinérer. Sheckley a écrit des dizaines de nouvelles ironiques, dans lesquelles les humains sont pris au piège de leur avidité ou piégés par des gadgets dont ils ne comprennent pas le mode d’emploi… Il y a moins de protagonistes héroïques et hyperactifs dans ces récits. Cyril M. Kornbluth (1923-1958), Frederik Pohl (1919-2013), Walter M. Miller (1923-1996), William Tenn (1920-2010), Fredric Brown (1906-1972) sont d’autres auteurs d’orientation plus ou moins satirique. Richard Matheson (1926-2013) fait le pont entre SF et horror avec I am Legend [Je suis une légende] etThe Incredible Shrinking Man [L’homme qui rétrécit], tous deux adaptés très vite, et avec succès, au cinéma.
Les débuts de Philip K. Dick



Les années 1950 marquent aussi les débuts de Philip K. Dick (1928-1982), avec des nouvelles qui reflètent à la fois une certaine paranoïa (Dick reconnaissait l’influence de van Vogt), des doutes sur la réalité du monde, et une immense compassion pour toutes les créatures vivantes. Il gagne le prix Hugo pour son roman d’histoire alternative (uchronie) The Man in the High Castle [Le Maître du Haut-Château] (1962), mais il publie abondamment des œuvres souvent frappantes malgré leur prose utilitaire et leur construction parfois hâtive : citons Clans of the Alphane Moon [Les clans de la Lune Alphane] (1964), situé sur une planète tout entière réservée aux malades mentaux, Do Androids Dream of Electric Sheep? [Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, re-titré Blade Runner] (1968), où les personnages ne savent plus s’ils sont humains ou androïdes, The Three Stigmata of Palmer Eldrich [Le Dieu venu du Centaure] (1965) et Ubik [Ubik] (1969), où une bonne partie du roman se déroule dans des univers hallucinatoires… Plus tard, les livres de Dick prendront un tour autobiographique et mystique, par exempleA Scanner Darkly [Substance Mort] (1977) et VALIS [SIVA] (1980)… Peu reconnu de son vivant dans son pays, Dick aura une grande influence en France. Sa renommée va grandir après sa mort, entre autres grâce aux nombreuses adaptations cinématographiques, parmi lesquelles les films Blade Runner (Do Androids… cité ci-dessus) (1982), Total Recall (1990 et 2012), et Minority Report (2002).
7. Arrivée de la SF en France (et en Europe), le choc et la transformation





La SF américaine arrive en France d’un coup après la guerre, et efface presque la tradition locale, au point que certains auteurs prennent des pseudonymes à consonance anglaise ou germanique pour publier de la SF. Il y avait eu des tentatives juste avant la guerre, de Régis Messac ou Georges Gallet, vite effacées par le conflit (rappelons que Messac meurt en déportation en 1945).
En janvier 1951 débute la collection « Le Rayon Fantastique » (Hachette et Gallimard), en septembre la collection « Anticipation » (Fleuve Noir), en 1954 la collection « Présence du Futur » (éditions Denoël) (qui commence avec Chroniques Martiennes, pendant longtemps une vache à lait pour l’éditeur !). En octobre 1953 paraît le numéro 1 de la revue Fiction (édition française de The Magazine of Fantasy and Science Fiction) et en novembre celui de Galaxie (édition française de Galaxy).





Il y a peu d’auteurs vraiment de qualité : le Fleuve Noir Anticipation reprend une tradition de récits d’aventures. Stefan Wul produira quelques excellents romans dans cette veine, deux d’entre eux ont été adaptés en dessins animés dans les années 1980. À la fin de la décennie apparaissent des auteurs plus variés, qui publient au Fleuve ou en dehors : Gérard Klein (1937-), Philippe Curval (1929-2023), Francis Carsac (1919-1981), et les premiers pas de Michel Jeury (1934-2015) (qui signe Albert Higon). Francis Carsac est le pseudonyme du préhistorien reconnu François Bordes, et il donne au Fleuve Noir plusieurs romans, et au Rayon Fantastique Pour Patrie l’espace (1962), qui met en scène un peuple nomade entre les étoiles (un peu comme dans la série Cities in Flight [Les Villes nomades] de James Blish). Nous parlerons plus bas des trois autres.
8. Courants parallèles, années 1950-60



La fantasy a pris une nouvelle vie au sein de la communauté SF, souvent produite par les mêmes auteurs qui passent de l’une à l’autre : Poul Anderson, Fritz Leiber (1910-1992), Lyon Sprague de Camp (1907-2000).
J. R. R. Tolkien (1892-1973) vient lui d’en-dehors du milieu de la SF ; c’était un contemporain et un ami de C.S. Lewis — tous deux professeurs à Oxford. Il publie The Hobbit [Bilbo le hobbit] dans les années 1930, puis The Lord of the Rings [Le Seigneur des anneaux] en 1954. Mais c’est à partir de son édition en poche aux U.S.A. dans les années 1960 que le livre devient un phénomène éditorial et suscite progressivement des imitations. On verra aussi des œuvres dites de science fantasy, qui mêlent les motifs des deux genres, comme par exemple la série des Dragons (« Dragonriders of Pern », commencée en 1968) d’Anne McCaffrey (1926-2011). Un autre auteur très productif dans les deux genres est le britannique Michael Moorcock (1939-), auteur de la saga d’Elric le Nécromancien.



A côté de la SF, en « extra-muros », il reste des auteurs qui exploitent les mêmes thématiques, par exemple parce que la course à l’espace commence avec le lancement de Sputnik en 1957, ou par choix excentrique. Kurt Vonnegut (1922-2007) est un auteur qui a commencé dans le milieu SF et assez vite s’en est échappé pour publier des livres qui mettent en scène des extra-terrestres ou du voyage dans le temps, mais avec très peu de préoccupation pour l’illusion de la vraisemblance scientifique. Citons Slaughterhouse 5 [Abattoir 5] (1969), marqué surtout par le bombardement de Dresde en 1945. Certains auteurs expérimentaux se rapprochent de la SF par leur bizarrerie, comme William Burroughs ou Thomas Pynchon.


Aux U.S.A., Robert Heinlein quitte les romans pour la jeunesse et écrit dans une nouvelle veine, qui fait beaucoup plus de place à la vie sexuelle, avec notamment Stranger in a Strange Land [En Terre étrangère] (1961) qui deviendra curieusement populaire auprès des hippies (l’expression « water brother » revient dix ans plus tard dans une chanson de David Crosby…).
Frank Herbert (1920-1986) commence à être publié dans les années 1950, mais son œuvre-culte, Dune, sort en 1965. Comme le Mars de Heinlein, la planète au centre de l’histoire, Arrakis, est marquée par le manque d’eau, mais elle est aussi la source de l’épice, une drogue indispensable au voyage interstellaire, et donc objet de convoitise. L’intrigue ressemble à une tragédie, ambiance médiévale, mais avec des éléments de révolte anticoloniale et d’écologie politique, le tout assorti de considérations philosophiques, d’éléments d’encyclopédie imaginaire. Succès durable, et nombreuses suites (5 écrites par l’auteur, d’autres par son fils après son décès).
9. New Wave et conséquences, 1965-1985
La New Wave au Royaume-Uni



La SF connaît ses années 60 aussi, et bouge. La New Wave va venir de Grande-Bretagne, avec le renouvellement de la revue New Worlds sous la nouvelle direction de Michael Moorcock en 1964.
On y trouve des auteurs comme James G. Ballard (1930-2009), Brian Aldiss (1925-2017), Michael Moorcock (1939-), John Brunner (1934-1995), Christopher Priest (1943-2024)… L’écriture peut se faire très expérimentale, la thématique beaucoup plus libre, abandonnant parfois les thèmes traditionnels de la SF pour aborder un futur plus proche, avec un point de vue politique, ou des univers hallucinatoires.



Ballard est considéré comme un écrivain majeur, maître de la description de catastrophes au ralenti, comme The Wind from Nowhere [Le Vent de nulle part] (1961), mais aussi des perversions exacerbées que pourrait connaître notre société (Crash (1973), sur le fétichisme sexuel attaché aux accidents de voiture ; porté à l’écran par David Cronenberg). Brunner a donné quelques romans de désastre écologique qui n’ont rien perdu de leur actualité, comme Stand on Zanzibar [Tous à Zanzibar] (1968). Priest aime à brouiller la frontière entre rêve et réalité, que ce soit dans l’univers incroyable de The Inverted World [Le Monde inverti] (1974) ou dans sa série de l’Archipel du Rêve.
La New Wave aux USA



La New Wave déferle aussi aux Etats-Unis, avec (à des titres divers) Robert Silverberg (1935-), Harlan Ellison (1934-2018), Philip José Farmer (1918-2009), Roger Zelazny (1937-1995), Norman Spinrad (1940-), Samuel Delany (1942-), Ursula Le Guin (1929-2018)… et une montée en importance de la publication de nouvelles dans des anthologies, sans passer par la case « revue ». Certaines de ces anthologies, comme Orbit, coordonnée par Damon Knight, sont beaucoup plus audacieuses que les revues établies (qui restent Analog — ex-Astounding, F&SF, Galaxy).
Il y a là un changement de génération, et de thématique, mais ces auteurs sont très divers.
Silverberg a commencé jeune et prolifique (mais pas très original), puis s’est mis à soigner son écriture et à produire des romans ambitieux comme Dying Inside [L’Oreille interne] (1972), sur un télépathe qui perd progressivement son talent. Vers 1980, toujours avec le même talent d’écrivain, il se reconvertit dans la science fantasy avec la série Lord Valentine. Mais il peut tout faire. C’est lui qui, sur le tard, produit une version allongée en roman de la nouvelle « Nightfall » d’Asimov.
Ellison, enfant terrible du milieu, a été un scénariste pour la télé, mais aussi un nouvelliste-choc, et le coordinateur d’un anthologie qui a fait date, Dangerous Visions [Dangereuses visions] (1967), où il encourageait les auteurs à briser leurs tabous. Farmer est plus ancien dans le métier, mais s’est distingué en parlant de sexe à une époque où on n’osait pas, et en revisitant de façon très post-moderne plusieurs personnages de littérature populaire (comme Tarzan).



Zelazny écrivait une SF haute en couleurs, avec des personnages quasi-divins, cf. Lord of Light [Seigneur de lumière], et s’est naturellement dirigé vers la fantasy dans sa série des Princes d’Ambre, qui s’est très bien vendue. Spinrad a côtoyé la New Wave britannique, et a souvent un ton très protestataire, comme dans Bug Jack Barron [Jack Barron et l’éternité] (1969), qui traite des dérives des media.
Delany est un des rares écrivains de SF noirs de sa génération. Intellectuel raffiné, il a beaucoup analysé le genre. Il a donné des romans brefs et brillants dans les années 60, et un pavé inclassable, Dhalgren, dans les années 70. Il continue. C’est aussi un homosexuel assumé, qui a écrit sur le sujet à une époque où ça ne se faisait guère en SF.
Le Guin enfin est une autrice majeure, dont The Left Hand of Darkness [La Main Gauche de la Nuit] (1969) a beaucoup marqué, avec sa planète d’extra-terrestres asexués qui assument un genre ou l’autre selon les circonstances. Autre œuvre majeure, The Dispossessed [Les Dépossédés] (1974), sous-titré « An Ambiguous Utopia », dans lequel Le Guin renoue avec la tradition utopiste, tout en affichant ses doutes sur l’idée d’une société parfaite (qu’on peut considérer comme parfaitement horrible). Signalons que son cycle de fantasy des années 1960, The Wizard of Earthsea [Le Sorcier de Terremer], a eu beaucoup de succès (adaptation en anime dans les années 2000 par Miyazaki, et peut-être que cette idée d’école des sorciers a inspiré J. K. Rowling…). Le Guin a aussi beaucoup fait pour propager un point de vue écologiste dans la SF.



Le Guin est le représentant le plus en vue de l’émergence d’un courant de SF féministe, ou simplement de SF écrite par des femmes enfin acceptées sans qualificatif ou discussion. Citons Kate Wilhelm (1928-2018), Octavia Butler (1947-2006), James Tiptree Jr. [pseudonyme d’Alice Sheldon] (1915-1987), Joanna Russ (1937-2011), Vonda McIntyre (1948-2019)…
SF non-anglophone


Il y a aussi de la SF à l’Est, dont je parle peu : le Polonais Stanislaw Lem (1921-2006) est un auteur singulier et majeur lui aussi, très populaire en Pologne mais aussi en Allemagne ; on peut citer le roman Solaris (1961) (sur une planète vivante qui joue avec l’esprit de ses explorateurs humains), sa série satirique des robots, et sa nouvelle des années 1960 « Le Marteau », qui préfigure de façon étrange la scène du débranchage de HAL dans 2001, Odyssée de l’espace. Les frères russes Arkady (1925-1991) et Boris (1933-2012) Strougatski ont abondamment écrit des livres qu’on peut considérer comme des critiques voilées (mais aisément compréhensibles par leur lectorat) du système soviétique, comme Le lundi commence le samedi (1965), Stalker (1972). Ces œuvres apportent, quand elles sont traduites, un style différent au sein de la SF anglophone.


Le grand cinéaste russe Andrei Tarkovski a adapté au cinéma Solaris et Stalker. On voit dans ce dernier film les humains explorer la Zone, polluée par le passage d’un vaisseau extraterrestre qui a laissé trésors et périls, et on ne peut s’empêcher de penser à la zone interdite de Tchernobyl, qui est arrivée après le film (mais les Strougatski étaient peut-être inspirés par le désastre de Tchelyabinsk).
France : SF politique et univers hallucinatoires




On a toujours de la SF extra-muros (René Barjavel (1911-1985), Le Grand Secret, Robert Merle, Malevil, Pierre Boulle, La Planète des Singes, Robert Escarpit, Le Littératron). Au cours des années 1970, la SF devient vraiment commerciale avec la collection chez J’ai Lu, et acquiert une vitrine de prestige avec la collection « Ailleurs et Demain » dirigée par Gérard Klein (1937-). Mais elles publient peu d’auteurs français. Ces derniers écrivent de plus en plus de SF politique, souvent inspirée par le mouvement écologiste ou l’annonçant, à l’instar de Jean-Pierre Andrevon (1937-) et Yves Frémion (1947-). L’influence de Dick se fait sentir sur les grands livres de Michel Jeury (1934-2015), Le Temps Incertain (1973) et ses suites, qui introduisent l’idée de chronolyse, une sorte de voyage dans le temps qui n’est peut-être qu’un rêve. Pierre Pelot (1945-, parfois sous le pseudonyme de Pierre Suragne) est un auteur d’une productivité incroyable, dans de nombreux genres, dont le torrent d’écriture charrie des pépites.






Parmi les « jeunes » à noter, Joëlle Wintrebert (1949-), qui renouvelle les rapports entre les sexes à coups de biologie-fiction (entre autres), Dominique Douay (1944-), un autre créateur d’univers hallucinatoires ; puis Emmanuel Jouanne (1960-2008), Francis Berthelot (1946-), Serge Brussolo (1951-) (qui pratique un mélange bien à lui qui glisse vers le fantastique), G. J. Arnaud (1928-2020), héritier de la tradition populaire du Fleuve Noir ; auteur de plus de 400 romans (!), il crée un univers avec La Compagnie des Glaces. Dans les années 1990 apparaît Pierre Bordage, un conteur hors pair dont nous reparlerons plus bas.
10. Aux Etats-Unis, depuis la fin des années 1970, on constate la persistance d’une SF proche des racines du genre
Hard Science Fiction






Ces auteurs se placent souvent dans la continuité de Robert Heinlein ou Poul Anderson, mentionnés plus haut. Citons Larry Niven (1938-), Vernor Vinge (1944-2024), qui écrit peu mais a des idées ébouriffantes, et est un des inventeurs du concept de « singularité » (en prospective), Greg Bear (1951-2022), un passionné de science qui a réussi à renouveler beaucoup de thèmes classiques de la SF, Greg Benford (1941-), physicien de profession, à la fois réactionnaire politiquement et progressiste littérairement…
Une partie des auteurs de ce courant, à la suite de Jerry Pournelle (1933-2017) et de Gordon Dickson (1923-2001), a engendré le sous-genre connu comme « military science fiction« , un avatar des histoires de guerre future. Un de ses représentants les plus populaires actuellement est John Scalzi (1969-).
SF « néo-classique »






On citera pour illustrer cette vaste catégorie John Varley (1947-2025), dont les personnages changent de corps et de sexe comme de vêtements, George R. R. Martin (1948-), qui a commencé en SF, mais a connu le succès avec sa série de romans de fantasy « Game of Thrones », Joan D. Vinge (1948-), Orson Scott Card (1951-), un des rares auteurs mormons de SF, qui emploie une intensité tragique inhabituelle autant en SF qu’en fantasy, Gene Wolfe (1931-2019), tout-à-fait à part, au style raffiné et aux livres bourrés d’énigmes implicites pour le lecteur, Connie Willis (1945-), dont l’humour apparemment innocent peut se faire coupant…
Commercialement, la fantasy prend son vol, avec souvent d’énormes livres. Une partie des auteurs cités ci-dessus ont écrit autant, voire plus, de fantasy que de SF : Martin, J. Vinge, Card, Wolfe… quoiqu’ils aient parfois brouillé les lignes, Wolfe notamment.
11. Cyberpunk et la suite, 1985-2000…
Cyberpunk


En 1984, la sortie du roman Neuromancer [Neuromancien] de William Gibson (1948-) marque le début de ce que Gardner Dozois a baptisé le Cyberpunk : un mouvement monté en épingle par l’auteur Bruce Sterling (1954-), qui rénove la SF en mettant en avant des protagonistes jeunes et férus d’informatique, mais un peu voyous. Des hackers de banlieue avec une phraséologie rock’n’roll. Dans Neuromancer, l’essentiel de l’action se passe dans l’espace virtuel baptisé cyberspace — c’est à partir de ce néologisme dû à Gibson que le préfixe cyber- va être associé aux usages de l’informatique et d’internet, alors qu’auparavant il se référait à la cybernétique, aux servomécanismes — où il s’agit de combattre les mesures de défense informatique des grands trusts, qui peuvent vous griller le cerveau. L’écriture de Gibson, l’ambiance de conte de fée moderne et de roman noir, la modernité d’un monde globalisé, assurent le grand succès du roman, et des auteurs dans la même lignée. Au bout de quelques années, l’influence du cyberpunk se diffuse et se dilue.



Bruce Sterling a écrit plusieurs romans intéressants sur les transformations, informatiques ou biologiques, de l’espèce humaine. D’autres auteurs que l’on peut rattacher à ce courant, au moins dans leurs premières œuvres, sont John Shirley (1953-), K. W. Jeter (1950-), Rudy Rucker (1946-) ; parmi les écrivains plus récents qui ont intégré l’influence du courant on peut compter Neal Stephenson (1959-), dont le roman Snow Crash [Le Samouraï virtuel/Snow Crash] (1992) est un bel exemple de l’usage des univers virtuels, l’anglais Charles Stross (1964-), qui explore la posthumanité dans Accelerando (2005), et l’australien Greg Egan (1961-), un informaticien passionné de mathématiques qui s’est distingué par l’originalité de ses idées de nouvelles.
Steampunk


Lancé comme un gag, le « steampunk » est basé sur l’idée de faire évoluer dans un sens futuriste la société du 19e siècle, avec sa technologie à la Jules Verne — vapeur et dirigeables. Souvent on verse dans l’uchronie fantastique, avec reprise des personnages emblématiques de la littérature populaire de l’époque, comme Sherlock Holmes. Tim Powers (1952-) et James Blaylock (1950-), qui sont plutôt des écrivains de fantastique, lancent l’idée dans les années 1980, mais elle aura beaucoup de suites dans le manga notamment.
Uchronie


Le steampunk peut être considéré comme un sous-genre de l’uchronie, qui consiste à imaginer que l’Histoire ait suivi un cours différent de celui que nous connaissons. Nous avons vu des exemples issus de la SF (des passages de La Patrouille du temps, Le Maître du Haut-Château de Philip Dick), et certains auteurs de SF se sont spécialisés dans cet exercice (H. Beam Piper, Harry Turtledove), mais on en trouve depuis le début du 20e siècle en-dehors du genre (en 1931, Winston Churchill a par exemple écrit une nouvelle où il imagine que le Général Lee a gagné la bataille de Gettysburg). Cet exercice est devenu très populaire en SF et en dehors (un des derniers romans écrits par Philip Roth est une pseudo-autobiographie uchronique) — il sert à explorer les conséquences de nos actes, ou des accidents, individuels ou collectifs. Voir L’Anomalie, d’Hervé Le Tellier.
Éventuellement l’uchronie sert à rectifier des événements que l’auteur considère comme des malheurs historiques (par exemple, et si Napoléon n’avait pas été vaincu?) : on trouve des uchronies en langues minoritaires (occitan, catalan, vénitien…) restaurant l’indépendance du territoire préféré de l’auteur. Mais on trouve aussi des uchronies qui mettent en scène une histoire pire que la nôtre, et qu’on peut considérer comme un avertissement contre un retour du passé, par exemple les romans qui postulent une victoire de l’Allemagne nazie lors de la 2e guerre mondiale.
Écologie



Les préoccupations écologiques ont pu être présentes en SF avant même de l’être en politique, simplement parce que les auteurs, pas toujours technophiles, se préoccupent des bases physiques de la vie de l’humanité, et aiment pousser à l’extrême les évolutions qu’ils perçoivent. Ainsi Lester Del Rey imagine-t-il dès les années 1940 une catastrophe dans une centrale nucléaire (il n’en existait pas à l’époque), ou J. G. Ballard met en scène des catastrophes naturelles globales. À partir des années 1960, comme mentionné ci-dessus, de nombreux auteurs critiquent le modèle techno-industriel du progrès.
Kim Stanley Robinson (1950-) a écrit de nombreux romans, très documentés, souvent informés par ses préoccupations écologiques (même quand il part dans le système solaire). Sa trilogie martienne, Red Mars (1992), Green Mars (1993), Blue Mars (1996), aborde avec beaucoup de sérieux l’idée de la terraformation de Mars — donnant à l’exploration martienne une nouvelle jeunesse — et aussi tous les problèmes politiques qui découlent de la mise en place d’un monde qui s’affranchit de la tutelle de la Terre (et de ses multinationales). Il est désormais une sorte de porte-parole de l’écologie aux USA et son ouvrage le plus récent, The Ministry for the Future (2020), est autant un manifeste sur la façon de résoudre la crise climatique qu’un roman.
Nouveau Space Opera
Le space opera, avec ses paysages démesurés, ses empires et ses vaisseaux, continue toutefois de fasciner, et a connu un renouveau dans les années 1990, avec des œuvres beaucoup moins naïves que celles des débuts, même si elles continuent de s’affranchir des limites imposées par la vitesse de la lumière avec une certaine insouciance.



David Brin (1950-) est un auteur qui renouvelle avec énergie le space opera dans sa série de l’Uplift [Élévation] (à partir de 1982) (la race humaine est jeune et remuante face aux Grands Anciens Galactiques, et prouve sa valeur en aidant d’autres races — dauphins et chimpanzés — à accéder à l’intelligence). Il a aussi écrit un intéressant roman sur un futur semi-proche, Earth [Terre] (1990), qui présageait l’usage ludique d’internet.
Une des œuvres marquantes de cette vague a été Hyperion [Hyperion] (1990) de Dan Simmons (1948-2026), auteur qui s’est plutôt tourné vers le fantastique.
Iain M. Banks (1954-2013), auteur écossais, est certainement le nom le plus important de ce courant. Sa série de la « Culture » (publiée de 1987 à 2012) a connu un grand succès. Dans un lointain futur, les humains vivent dans l’abondance totale, grâce à des intelligences artificielles qui prennent soin d’eux. Mais il subsiste des conflits périphériques qui font la matière des romans, qui sont l’occasion pour Banks d’exprimer ses convictions pacifistes et socialistes. Précisons que sous le nom de Iain Banks (sans « M. »), le même auteur a publié de nombreux romans non-SF qui ont connu un succès encore plus grand — mais il a toujours préféré la SF.
D’autres auteurs britanniques se sont distingués dans cette veine, comme Stephen Baxter, Ken McLeod, Alastair Reynolds, Peter F. Hamilton…
Enfin, beaucoup d’auteurs et beaucoup d’œuvres brouillent les frontières entre les genres et n’ont plus le souci de vraisemblance pseudoscientifique de la SF classique — citons rapidement Ian McDonald, China Miéville, James Morrow, Michael Swanwick, Lucius Shepard…
12. Évolutions récentes


Aujourd’hui la SF continue de bien se porter (même si elle se vend désormais beaucoup moins que la fantasy), et reflète toujours les préoccupations du moment ; les questions de genre et de minorités sexuelles sont fortement représentées, de même que des auteurs de toutes origines, appartenant à des minorités visibles. Le terme « afro-futurisme » a été inventé, par exemple, pour la SF écrite par des auteurs africains ou d’origine africaine — Octavia Butler, a posteriori, a été considérée comme précurseur de ce courant. N.K. Jemisin est une des plus connues à l’heure actuelle.



Les autrices sont désormais monnaie courante, sans qu’elles aient à se préoccuper des questions de genre. On peut citer Ann Leckie, Ada Palmer, Mary Robinette Kowal, Martha Wells ou Becky Chambers. Les autrices sont désormais majoritaires parmi les listes des finalistes des prix Hugo. De nombreux auteurs revendiquent aussi une identité queer, comme Charlie Jane Anders.



La SF s’en sans doute toujours pratiqué un peu partout dans le monde, mais c’est de plus en plus visible. Ces dernières années, l’auteur chinois Liu Cixin (Le Problème des Trois Corps et ses suites) a acquis une célébrité mondiale.




En France, la vénérable collection « Anticipation » du Fleuve Noir a connu une évolution radicale au cours des années 1980, en accueillant des auteurs beaucoup plus divers venus de vague des années 1970 de la SF française. Roland C. Wagner (1960-2012) a injecté une dose de drogues et de rock’n’roll dans la SF populaire qu’il admirait, et créé un personnage inoubliable de détective privé végétarien non-violent et… naturellement effacé, Tem, protagoniste d’une série de romans, « Les Futurs Mystères de Paris ». Son chef-d’œuvre reste l’uchronie musicale Rêves de Gloire. D’autres auteurs notables qui ont débuté au Fleuve Noir sont Serge Lehman (1964-) [sous le nom de Don Hérial au Fleuve Noir], devenu scénariste de BD et théoricien de la SF ; Ayerdhal (1959-2015), qui a écrit des romans qui conjuguent le souffle épique et beaucoup de considérations politiques (Parleur, 1997), sur des sujets modernes comme l’écologie (Demain, une oasis, 1992) ou les rapports entre les sexes (L’Histrion, 1993, Sexomorphoses, 1994) ; et Laurent Genefort (1968-), qui a écrit une œuvre majeure du space opera français avec la série d’Omale.



Plus récemment, et chez d’autres éditeurs, ont émergé des auteurs qui ont établi leur propre public et font, d’un point de vue commercial ou de leur renommée, jeu égal avec les vedettes anglophones. Je citerai Pierre Bordage (1955-2025), qui a apporté un regard de conteur un peu mystique au space opera (Les Guerriers du Silence, 1993) et à la fantasy ; Catherine Dufour (1966-), qui enjambe fantasy, fantastique et SF, et pratique un humour souvent cruel ; Alain Damasio (1969-), qui a totalement échappé à la SF intra-muros pour devenir un phénomène éditorial, avec La Horde du Contre-Vent et Les Furtifs.






De la SF extra-muros existe toujours, avec par exemple Michel Houellebecq (1956-)… ou Hervé Le Tellier (beaucoup plus récemment) ; la différence par rapport au début du 20e siècle est qu’elle intègre désormais beaucoup plus l’héritage de la SF identifiée comme telle, « intra-muros ».
Le genre est de plus en plus accepté comme faisant partie de la culture commune, le roman (ou film) post-apocalyptique est désormais monnaie courante, en parallèle des théories à la mode sur l’effondrement, parfois baptisées collapsologie.
Cette infusion de la SF dans la littérature générale se produit aussi dans le domaine anglophone, avec Doris Lessing, Margaret Atwood (The Handmaid’s Tale), Richard Powers, ou plus récemment Emily St John Mandel, qui s’est nourrie de lectures SF dans sa jeunesse.
Auteur : © Pascal J. Thomas, 2025. Tous droits réservés pour l’auteur. Utilisation à visée commerciale non autorisée. Publication intégrale ou sous forme d’extraits non modifiés possible après autorisation écrite de l’auteur et à condition de citer la source.
